Parole est donnée à Mona OZOUF, notre grande historienne, sous la bienveillance de laquelle nous avions placé cette nouvelle déclinaison au collège de ‘La Nuit de la Lecture’.

Extrait de ‘Pour rendre la vie plus légère… les livres, les femmes, les manières‘ (Ed. Stock, 2020).

« Que la vie est en soi quelque chose de triste, c’est ce que j’ai su très tôt. La mort de mon père, survenue peu après mon quatrième anniversaire, avait fait entrer le chagrin à la maison. Même très jeune, un enfant ne pouvait l’ignorer. Il était présent à la fois dans le silence farouche de ma mère et dans le commentaire résigné de ma grand-mère: dans le malheur de sa fille elle voyait une illustration, parmi tant d’autres, de l’universelle peine des femmes. Ce chagrin, l’école -et c’était une de ses séductions – le tenait éloigné de moi pendant la semaine. Mais les jeudis, mais les dimanches, de l’étroite cuisine où nous nous tenions, la cour de l’école s’étendait déserte, veuve de cris et de galopades, la journée s’annonçait interminable. Et l’aurait été s’il n’y avait eu, sur la table carrée, des livres.

Ce n’était pas la table d’acajou verni sur laquelle les enfants du révérend Brontë faisaient manoeuvrer leurs régiments et fondaient leurs royaumes. Mais sur la toile cirée, les livres n’en déposaient pas moins, semaine après semaine, leur cargaison de merveilles. Il y avait celles du monde invisible: les créatures qu’on croise, le soir venu, aux creux des chemins bretons, korrigans et lavandières de nuit; et quelques fées, irlandaises de préférence celles-ci, aux intentions souvent suspectes, mais aux pouvoirs fascinants. Il y avait celles du monde visible, si luxueux cependant à mes yeux qu’il pouvait lui aussi prétendre à la féerie: des commodes de poupées débordantes de fanfreluches, des charrettes attelées à des ânes, des piqueniques de fraises et de lait caillé, et les ribambelles de cousins de la comtesse née Rostopchine. Et encore, autre merveille pour l’enfant solitaire, des silhouettes, enfantines ou juvéniles, auxquelles on pouvait un moment, admiratif ou compatissant, s’identifier: Jo, la deuxième fille du docteur March, qui non seulement aimait les livres, mais en écrivait; le petit Hollandais transi, le doigt coincé dans le trou de la digue, qui sauvait tout un peuple de l’inondation; et la pauvre Helen Keller, aveugle et sourde, à laquelle une intrépide gouvernante ouvrait l’accès au monde et à la conscience de soi. C’étaient des rencontres hétéroclites, soumises au hasard des pages tournées, mais efficaces. Une foule de visages, un trésor d’histoires avaient peuplé la cuisine, la journée filait, il fallait déjà allumer la lampe. Dès lors, j’avais compris qu’il existait, mobilisable à l’envi, un talisman contre la solitude, le malaise obscur de l’enfance, l’ennui. »

Au collège Pierre-Jean de Beranger, à l’instar de Mona OZOUF, nous avons les livres pour patrie et les cours que nous donnons, les lieux que nous ouvrons à nos élèves en sont remplis. Mais, chaque année, au moment de l’initiative culturelle nationale appelée ‘La Nuit de la Lecture’, nous les mettons encore plus en avant. À l’initiative de Madame LEDUC, notre documentaliste, des actions ont été menées ce jour-là, vendredi 17 janvier 2020.

Parmi celles-ci, même s’il est difficile d’en mettre une plus en exergue qu’une autre, retenons particulièrement cette année, en complicité avec Madame LUCCIONI, professeur de Lettres classiques, une lecture d’un extrait de leur livre préféré par tous les élèves de 3eA devant leurs camarades des deux autres classes de 3e. A l’issue, un vote (à partir d’une grille précise d’observation remise à chaque spectateur) a désigné Daphné P. comme notre meilleur lectrice (elle nous représentera à un concours national d’éloquence).

2020-01-281

Vive le lecture!

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Pour mémoire, les deux saisons précédentes… articles à découvrir sur ce site.

2020-01-29